Je me suis rendu ce week-end à Vilnius à l’invitation de l’Institut français pour participer à une table-ronde sur la désinformation avec Michael Butter, spécialiste allemand des théories du complot. C’était mon premier séjour en Lituanie, un pays qui subit une pression informationnelle constante de la Russie depuis son indépendance en 1991, et se trouve plus que jamais en première ligne dans la lutte contre la désinformation et la propagande du Kremlin et de son allié biélorusse. Dans leur récente évaluation des menaces, les deux services lituaniens, l’AOTD (Service de renseignement et de sécurité de la défense) et le VSD (Département de la sécurité de l’État), font état d’une intensification des menaces, allant de la violation de l’espace aérien par des drones russes et des opérations d’information aux cyberattaques et aux activités des services de renseignement hostiles[1]. Le jour même de mon départ, la rumeur d’une attaque imminente de la Russie contre la Lituanie agitait X-Twitter et le plateau de LCI. Pourtant, à mon arrivée, je n’ai ressenti aucun stress particulier auprès de mes interlocuteurs lituaniens, qui s’étonnaient et s’amusaient même de la soudaine anxiété de ceux-là mêmes qui pendant une décennie ont ignoré leurs alertes sur la menace russe et biélorusse. L’explication de ce décalage de perceptions tient en un mot, que je n’ai cessé d’entendre à Vilnius et de lire dans les rapports sur le modèle lituanien. Ce mot est la résilience, autrement dit la robustesse physique et mentale d’une société face à une crise. La Lituanie a en effet acquis un niveau de résilience que la France, de mon point de vue, n’a pas, tant le moindre faux contenu de Matryoshka suffit à agiter pendant des jours entiers notre landerneau médiatico-politique.
La France, il est vrai, souffre de bien des facteurs structurels connus pour entraver la résilience, à savoir la polarisation sociétale, la prédominance d’un discours populiste, la faible confiance dans les médias, la fragilité des médias de service public, et l’utilisation intensive et sans esprit critique des réseaux sociaux[2]. A contrario, la Lituanie, tout connaissant certains de ces facteurs – c’est un « pays Facebook » -, a suivi de longue date et avec succès la seule stratégie connue pour renforcer la résilience, à savoir l’adoption d’une réponse globale impliquant l’ensemble de la société (Whole of Society Approach). La France, ces dernières années, a conçu une très performante stratégie étatique de lutte contre les manipulations de l’information, mais elle peine encore à mobiliser les entreprises, les ONG, et les citoyens pour les associer à sa démarche. C’est pourquoi il reste utile, sinon indispensable, de tourner nos regards vers Vilnius.
La première chose qui m’a frappé en Lituanie est à quel point le « trolling russe » y est parfaitement connu, et ce de longue. Dans le parc des Bernardins, j’ai retrouvé Monika Garbačiauskaitė-Budrienė, la directrice générale de la chaîne publique LRT qui organise et diffuse la table-ronde dans le cadre du « Festival Bütent! ». En 2016, alors journaliste pour le média balte Delfi, elle apprenait déjà à ses lecteurs à repérer un troll sur Internet[3]. Depuis lors, les campagnes d’éducation à la détection de la désinformation menées par Delfi n’ont pas cessé. Son directeur, Viktoraks Daukšas, fonde en 2019 l’ONG Debunk.org, orientée vers la recherche appliquée pour lutter contre la désinformation. Debunk propose un cours sur la résilience civique, InfoShield, conçu pour aider les citoyens à « discerner les sources crédibles, évaluer les contenus et comprendre l’impact du contexte », ainsi qu’un cours en ligne approfondi destiné aux analystes et experts en désinformation. Récemment, elle s’est associée à la chaîne LRT pour enquêter sur les acteurs de la désinformation sur Facebook. L’organisation produit plus de 100 rapports et articles par an grâce à son équipe d’analystes et à plus de 200 bénévoles actifs. Parmi eux, ceux que l’on nomme les « lutins » sont spécialisés dans la vérification des faits.
Toutefois, davantage que par les lutins, c’est par les « elfes » que le modèle lituanien se distingue le plus. Créé en 2014 par Ričardas Savukynas, ce vaste réseau de bénévoles, qui compterait aujourd’hui 5.000 membres – se consacre à la « chasse aux trolls » russes, les démasquant, réfutant les récits hostiles à la Lituanie et contribuant ainsi aux capacités de contre-ingérence de leur pays en même temps qu’à la résilience de la société en développant l’aptitude des citoyens à déceler les trolls. La France a connu quelque chose de comparable avec la Katiba des Narvalos, un collectif de citoyens qui lutte depuis 2015 contre les activités djihadistes sur les médias sociaux, mais force est de constater qu’il nous manque aujourd’hui cruellement sur X une armée d’elfes volontaires pour débusquer et contrer les trolls étrangers à l’approche des élections présidentielles. Et qu’il ne serait pas inutile de développer les capacités des internautes à les identifier, par exemple en adaptant en français l’excellent quizz en ligne
https://spotthetroll.org/
de l’université de Clemson.
En Lituanie, comme en Ukraine ou à Taïwan, l’action de la société civile a précédé celle de l’État, qui par conséquent n’hésite pas à s’appuyer sur elle sans nécessairement chercher à la contrôler. Il n’hésite pas davantage à la soutenir par des subventions visant à renforcer la résilience des citoyens : en 2024, le ministère de la Défense lituanien a alloué 600 000 euros au financement de projets menés par des ONG[4]. La communauté lituanienne engagée dans la lutte contre les ingérences est donc particulièrement solide et joue un rôle important dans la sensibilisation et l’immunisation du public contre les attaques informationnelles malveillantes. Par exemple, l’Initiative pour la résilience civique (CRI), fondée en 2018 par des experts en éducation aux médias, en désinformation et en engagement civique, propose des ateliers, des conférences et des formations. En 2021, cette ONG a contribué de manière déterminante à l’analyse de l’instrumentalisation des migrants illégaux par le régime biélorusse. Depuis lors, elle a précisément cartographié le paysage de la désinformation dans les pays baltes, publié des rapports de veille médiatique, organisé des ateliers à destination des journalistes et des enseignants, tout en recourant à des jeux dans une démarche de Prebunking.
Là où la France semble miser en priorité sur l’éducation aux médias et à l’information en classe, les initiatives des ONG lituaniennes permettent de toucher des publics souvent difficiles à atteindre, comme les personnes âgées. En 2022, par exemple, a été lancé par des universités, des médias et des journalistes indépendants le projet DIGIRES, qui élabore des méthodologies et des cours d’éducation aux médias pour permettre aux citoyens d’apprendre par eux-mêmes à identifier et analyser la désinformation. Enfin, en 2024, la Faculté de communication de l’Université de Vilnius a créé le Centre de recherche sur les influences communicationnelles et la propagande, qui produit une expertise et des analyses sur la désinformation à destination d’un vaste public.
Rien n’illustre mieux l’étroite coopération entre l’État lituanien et la société civile que le fait que des ONG et des universités prennent part chaque semaine au Groupe de travail sur la coordination des communications stratégiques, réuni par le Centre national de gestion des crises créé en 2023 sous l’autorité du Premier ministre. Le groupe coordonne la veille, en s’appuyant sur la matrice DISARM (https://alliance4europe.eu/project/disarm-framework), évalue la gravité des menaces informationnelles et détermine les réponses appropriées. Il est en capacité de mobiliser à toute heure les ONG et les volontaires pour relayer la communication stratégique puisque, comme l’écrit l’excellent expert lituanien, Nerijus Maliukevičius, la communauté StratCom « s’est formée spontanément et rassemble des personnes issues des organismes d’État, des ONG et du monde universitaire »[5]. Elle favorise, écrit-il encore, « l’échange de connaissances, d’expérience et de personnel, permettant une réponse « plus agile, rapide et efficace aux crises ». Enfin, comme dans les autres pays baltes, la lutte contre la désinformation a été érigée en Lituanie au rang de priorité nationale, et comme un enjeu stratégie majeur, au point d’intégrer la désinformation dans ses exercices de crise.
La Lituanie apparaît incontestablement comme un chef de file dans la lutte contre les ingérences informationnelles du Kremlin et de ses alliés. Depuis 2014, elle a su élaborer des stratégies de réponses novatrices reposant sur une approche sociétale globale et multidimensionnelle et l’engagement citoyen, là où la France fait pour l’heure reposer l’essentiel de son approche sur l’action de l’État. En 2023, l’Ukraine, la Lituanie et la Pologne ont publié dans le cadre du Triangle de Lublin le rapport « Résilience à la désinformation ». Rédigé par des organisations de la société civile, il souligne la nécessité d’une collaboration internationale pour contrer la propagande russe et préserver les valeurs démocratiques[6]. A mes yeux, cette collaboration devrait d’abord être celle de la société civile, des ONG, des journalistes, des chercheurs, et il est plus que jamais urgent de constituer une communauté StratCom à l’échelle internationale pour coordonner la lutte contre les campagnes d’ingérences du Kremlin et de ses alliés. Là encore, nous pouvons compter sur le rôle pionnier des ONG baltes : Debunk.org développe actuellement FIMI STREAM, une plateforme de gestion des risques liés aux menaces informationnelles fondée sur l’intelligence artificielle, qui automatisera la collecte, l’analyse et la structuration des recherches sur le FIMI et la désinformation, en produisant et structurant des données intégrables dans les systèmes d’analyse des menaces couramment utilisés par les institutions[7]. La force du modèle lituanien est de renforcer les systèmes démocratiques face aux menaces hybrides, dans le droit fil de ce que l’expert finlandais Mikael Wigell appelait en 2021 la « dissuasion démocratique »[8]. La seule force du Kremlin, en effet, est d’avoir appris à exploiter nos faiblesses démocratiques. Si nous parvenons à renforcer la robustesse et la résilience de nos sociétés, nos valeurs démocratiques et libérales redeviendront des atouts et des outils pour dissuader les agresseurs hybrides.
[1] Defense intelligence and security service under the ministry of national defense, State security department of the Republic of Lithuania, 2026 National Threat Assesment
[2] Edda Humprecht, Frank Esser and Peter Van Aelst, “Resilience to Online Disinformation: A Framework for Cross-National Comparative Research,” The International Journal of Press/Politics 25, No. 3 (July 2020)
[3] M. Garbačiauskaitė-Budrienė, « Atpažink Kremliaus trolį », Delfi, 30 juin 2016
[4] Johannes Lindgren, James Pamment, Angela Palmer, Sanda Svetoka, Elīna Lange-Ionatamišvili, Countering Information Influence Operations in the Nordic-Baltic Region, Nato StratCom COE, Riga, Janvier 2026, p. 38
[5] Nerijus Maliukevičius, « Fortifying Democracies: Lithuania’s Comprehensive Approach to Counter Disinformation and Propaganda », Expert Grup, 2024, p. 4
[6] https://ukraineun.org/mail-sub/en/press-center/627-the-presentation-of-the-joint-report-resilience-to-disinformation-lublin-triangle-perspective-press-release/
[7] https://www.debunk.org/projects/fimi-stream
[8] Wigell, M. (2021). Democratic Deterrence : How to Dissuade Hybrid Interference. The Washington Quaterly, 44(1), 49-67.

